Dans La Lumière De Srimati Radharânî Et De Sri Krishnâ

Radha, au visage de lune, ne prononce encore aucune parole. Elle se sent de plus en plus triste et demeure tête inclinée… Son hostilité est cent fois plus forte et le feu du chagrin non assagi, brûle toujours dans son coeur. Elle soupire, sa peine se lit sur son visage ; elle semble poursuivre d’autres pensées et ne répond rien. Assise au pied du madhobi, elle racle la terre avec son pied… Puis elle se met à fixer la messagère d’un regard de côté… : « Messagère, ditelle enfin, pourquoi m’en approcherais-je ? Dès que tu me parles de lui, le feu du chagrin étincelle à nouveau dans mon coeur… Pourquoi m’unirais-je à lui ? Pars ! J’ai compris son âme. Je veux rester ici à l’ombre lunaire de ce madhobi… Pour lui, j’ai tout quitté ; j’ai souillé le renom de ma famille et n’ai rien eu en échange. Il ne me reste, en fin de compte, que le déshonneur… Quelle sorte d’amant est-il ? Il m’a donné un bonheur qui est aujourd’hui évanoui. Il n’a bu à la source de mon amour que pour satisfaire son propre coeur… Mes voisins se moqueront de moi en entendant le récit de mes amours… Qui peut comprendre ma douleur ? J’ai mis fin à l’amour de Kanou. Ne m’en parle plus ! Rien n’est encore aussi amer que le poison versé par Krishna… Va, mon amie, car j’aurai bien garde d’y aller moi même… ».

Ainsi, Radha renvoie la messagère et demeure le visage appuyé sur sa paume, au pied du madhobi. Elle pousse des soupirs de désespoir et ne parle à personne.Une jeune femme se tient auprès d’elle, silencieuse… Un coucou vientse percher sur l’une des branches du madhobi et fait entendre son doublecri… Radha l’aperçoit et la couleur sombre de son plumage lui rappelle soudainle teint de Krishna. Elle bat des mains pour que l’oiseau s’envole et lui crie : « Pourquoi viens-tu chanter près de moi ? Je te chasse… Va vers Sham (Krishna), va vers son bosquet voluptueux de fleurs… Ton chant, qui sembleexprimer mon amour, ne fait qu’augmenter mon trouble. Quitte ces branches,double appel…Mais un paon et une paonne s’en viennent tourner au pied du madhobi. A leur vue, Radha redevient furieuse : « Pourquoi avec tant d’ivresse venez-vous danser ici ? – s’écrie-t-elle-. Est-ce pour m’inspirer plus de douleur ? Allez vite où se trouve le Prince d’Amour, allez vers le bosquet où il demeure… Quel bonheur trouvez-vous à danser près de moi !… Vous m’auriez été agréable si vous n’aviez pas possédé un plumage rappelant le teint bleu de Sham… Mais à la vue de vos parures, un feu ardent consume mon coeur… Partez, allez rejoindre le corps sombre du Prince d’Amour… »

Violente, Radha au visage de lune, fait par un battement de mains s’envoler le couple de paons… Or, les parfums de fleurs attirent autour du madhobi mille frelons enivrés et empressés d’y puiser du miel… Et la belle Radha, au teint doré, leur dit : « Pourquoi êtes-vous nés avec un corps sombre comme l’est celui de Sham ?… Quel besoin vous attire ici ? Pourquoi bourdonnez-vous autour de moi ? Est-ce pour réveiller ma douleur ? Voulez-vous faire dans mon coeur rejaillir le feu cruel ?… Gorgés de miel, remplis d’amour, vous vous accrochez aux branches… Ne suis-je pas assez troublée ? Il me faut demeurer seule. Pourquoi venez-vous m’inquiéter davantage ? Vous doublez mon chagrin ». Les frelons s’envolent… Radha arrache le filet noir et bleu qui entoure ses cheveux et n’en garde aucun morceau. Elle rejette l’écharpe bleue couvrant sa poitrine ; elle rejette sa robe noire et se vêt d’une écharpe et d’une robe blanche11. Elle essuie le kajal de ses yeux, elle renonce à tous ses ornements sombres.

« Radha au visage de lune – lui dit en plaisantant une de ses compagnes –, il serait bon de mettre fin à cette fâcherie ; je crains qu’elle ne t’oblige à te tuer… Ma jolie… Oublie ton amour propre et cesse de parler en tremblant… Ecoutemoi : bien que ton visage soit morose, pourquoi rejeter tous tes ornements ? Tu es belle, Ô symbole d’amour ; il convient de mettre fin à cette brouille exagérée ». Mais Radha, lançant un coup d’oeil oblique, lui répond : « la couleur noire a sur mon coeur un effet terrible…

La messagère est retournée auprès de Krishna : « Ô toi qui as tenté de me ramener Radha – s’écrie-t-il ému –, donne-moi de ses nouvelles, parle, parle… »

« Ô mon Krishna, dit la messagère, Radha est furieuse, mais sa colère se calmerait peut-être si tu te rendais toi-même auprès d’elle… Ce n’est guère ma faute si j’ai échoué dans ma tentative de réconciliation ». Alors, Kanou aux yeux de lotus (Krishna) se met à se déguiser pour se rendre lui-même auprès de Radha… Il revêt une robe séduisante, tresse ses cheveux avec des guirlandes de lalati et des chaînes de perles… Il se pare d’un sari bleu, d’une gracieuse écharpe, de bijoux d’or, de lourds bracelets et prend une vina12. Ainsi paré et transformé, le rusé Krishna s’avance, accompagné seulement d’une jeune fille, vers le bosquet au madhobi, et Radha voyant de loin venir cette jolie femme, s’exclame aussitôt : « Dis-moi pourquoi tu viens ici » ? « Ma jolie, – répond la fausse musicienne –, je viens du berceau de verdure où toutes les femmes de Braja sont réunies autour du Prince d’Amour… On m’y a fait appeler car je suis une pauvre mendiante, et là j’ai acheté les ragas13, Gauri, Nat, Kodar, Sunda, Puravi, Daco, Shyammat, Kanara, Madhobi, Hillala, Mangala, Pabira, Dipak, Belabeli, Surat, Malla… Or, tandis que je chantais ces ragas, Nagar paraissait extrêmement troublé ; il me dit qu’il désirait encore en entendre d’autres. Je chantais donc tout ce que je savais et les noms unis de Radha et de Krishna vibrèrent sur ma vina. A la musique de ces noms, Nagar (Krishna), ne se sentit plus de joie et me supplia de ne pas partir : “Attends – me disait-il –, que tes chansons vibrent encore à mon oreille, chante le nom essentiel, chante moi le nom de Radha aux syllabes si douces…”. Quel délice était pour lui ce nom de Radha ! Quelle tendresse il lui inspirait ! Ah ! Comment puis-je témoigner encore de l’amour de Kanou (Krishna), que j’ai pu moi-même constater : “Chante, répétait-il, le nom de Radha ; je ne veux plus entendre aucune musique”… Je chantai et ma vina redit le mot magique, et lui me contait combien son coeur vibrait sous mon chant et par quel amour infini il lui répondait… Ma vina chantait et Krishna était sous son charme ; il semblait ne connaître aucun autre nom que celui de Radha… Les larmes rendaient encore plus doux les lotus de ses yeux… Il refusait d’entendre une autre musique… Paralysé d’émotion, il délirait, plein d’un étrange bonheur…Il me tendit sa guirlande de perles… Vois, ma jolie, ce collier est là sur ma poitrine… Le Prince d’Amour, l’océan du savoir, oublie tout ce qui existe au nom de Radha. Pourquoi mon chant lui plaisait-il tant ? Pourquoi paraissait-il si troublé ? A quoi donc songeait-il ? Je ne le sais…

Il est demeuré seul, sa flûte à la main, dans le bosquet… Moi je suis venu vers ce madhobi, dans l’espoir de te chanter quelques ragas. Ecoute ! Entend à ton tour le chant d’amour. Lève ton visage, regarde Ô ma tendre amie, je vais te chanter le raga qui inspire l’amour… ». « Chante, Ô jolie musicienne, – répond Radha au visage de lune –, que j’entende quelque musique ».

Alors, Shyama se met à jouer le raga Kodar et des mélodies amoureuses où s’entremêlent les noms de Radha et Krishna. Les quatre syllabes vibrent suavement sur la vina, mais soudain la musicienne chante : « Pourquoi, oh pourquoi l’as-tu délaissé ? Peut-on savoir quel bonheur tu éprouves à rester loin de lui ? Radha pâlit sous ses paroles et la lune de son visage révèle son feu secret. Son ressentiment a épuisé ses forces. Elle se sent affaiblie ; elle se met à se dépouiller de ses bijoux pesants…

Mais la vina continue : « Pourquoi tes paroles ont-elles perdu toute tendresse ? Pourquoi es-tu si malheureuse ? Le Prince d’Amour est seul auprès du madhobi et son visage dit sa tristesse ». « Ta vina vibre avec une infinie douceur », murmure Radha ; « chante encore. Je me sens heureuse en t’écoutant. Y a-t-il en ce monde quelqu’un qui ne sente s’évanouir son chagrin, au son d’une pareille musique ? Où habites-tu ? Comment es-tu venue ici ? Quel est ton nom, Ô toi dont les paroles sont si douces ? ». « J’habite Gokoula : ma compagne et moi sommes des laitières et je m’appelle la shyama. Oh ! Cela est vrai, je m’appelle la shyama… On me donne aussi parfois le nom de “barde” pour me faire plaisir… Kanou, fils de Nanda (le père terrestre de Krishna) m’avait fait appeler. Je suis venue… ». « Ô ne me parle pas de Kanou… Causons d’autre chose, joue sur la vina, rien n’est supérieur à ta musique ».

La musicienne appuie sa vina au creux de son épaule et se met à chanter : “Radha, Radha”. les syllabes mélodieuses résonnent avec une douceur indicible. Les regards de Radha et ceux de l’aède s’unissent ; la joie s’écoule de l’une vers l’autre… ». « Chante – continue Radha –, mon amie Shyama, chante pour le plaisir de mes oreilles. Redis moi le raga amoureux. Shyama dorée, chante Radha-Kanou, la mélodie qui fait naître la joie » [= l’union parfaite et renouvelée du Seigneur et de Sa Puissance de Félicité, temporairement rompue sur décision de Sri Krishna, pour densifier cette Puissance de Félicité. Sri Krishna, s’exprime ici au Nom de Sa Puissance de Félicité]. Elle arrache ses guirlandes de perles et les tend à la musicienne : « prends les-dit-elle, pour avoir chanté si mélodieusement… Puis, viens, viens, que je te parle de mon coeur ».

Elle étreint Shyama contre sa poitrine, et soudain, à ce contact, la jeune femme au teint doré se sent remplie de délices. La douceur parfumée qui s’exhale au toucher du corps de Shyama, ses rires amoureux, ses regards inclinés lui font reconnaître le prince de son coeur (Sri Krishna). « Ah ! – s’écrie-telle –, barde roué, comme tu as su mettre fin à notre querelle… ». Elle a repris sa manière tendre de parler. Sa joie est sans bornes de comprendre que Krishna rusé s’est déguisé en femme, pour l’amener à la réconciliation. Le chagrin s’est éloigné d’eux, remplacé par un immense bonheur… Venez à présents, laitières, venez voir la jolie Radha dans les bras de Krishna. Leur vue fait trembler le regard. Quelle merveille sans nom ! Quelle source d’amour et de divin nectar ! Jamais, à Gokoula, on n’aperçut un couple aussi beau… Jamais même on en entendit parler… Jamais même on en rêva ! Deux amants tels que Radha et Krishna forment une union parfaite… Le bois de Brindabon est tout illuminé par leur rayonnement : les laitières exultent (et Chandidasa s’extasie de contempler Radha dans les bras de son bien-aimé).

Cinq jeunes femmes se sont mises à les masser tous deux, avec de la pâte de santal et d’agor14, cependant qu’une autre les évente en contemplant leur corps divin amolli de caresses aériennes du chamar, qu’une autre encore prépare des guirlandes pour les passer au cou de Sham (Krishna), et qu’une dernière goûte au bonheur de servir leurs désirs. Ces huit laitières de famille noble ont tout abandonné pour Radha et Krishna et ont ainsi troublé la félicité et atteint le salut… Et voilà comment Krishna célèbre la grande fête de Raslila, chante les amours fleurissant en son coeur… Il chante autour de lui, les arbres sont parés de fleurs épanouies et des gouttes de miel tombent des corolles… Le paon et la paonne, les alouettes, les cygnes s’avancent accouplés pour entourer les deux êtres précieux que sont Nagar et Nagara (Krishna et Rada). La guêpe et le frelon bourdonnent sur les fleurs, ivres d’en puiser le nectar. Tous les animaux aquatiques sortent du fleuve, chaque mâle accompagnant sa femelle. Les lotus se sont ouverts, les insectes font vibrer l’air, et cette musique du bonheur est divine à entendre… Ainsi toutes les bêtes errent autour du berceau de verdure ! La biche et le cerf, le singe et la gueunon… Et leur vue charme Radha ravie.

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