L’Eau Sature

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Table des matières

L’eau, vaste sujet, qui ne coule pas forcément de source ! On peut l’aborder sous tellement d’angles différents sans pour autant aller à l’essentiel. Je vous propose d’entamer une réflexion globale sur le monde qui nous entoure, d’aborder les problématiques environnementales de l’eau pour essayer de les relier à des solutions spirituelles. Dans cette approche nous essaierons de nous référer aux textes fondateurs de la sagesse indienne, Védas, Upanisads et Puranas.

L’ARBRE BANIAN INVERSÉ

Dans la Bhagavad Gita (15,1) Krishna compare l’univers matériel, dans toute sa complexité, à un arbre banian qui serait à l’envers. Les banians sont connus pour l’enchevêtrement de leurs branches et racines qui ne cessent de se replanter dans le sol et repousser. Mais dans cet arbre que décrit ici Krishna, ses racines pointent vers le haut et ses branches vers le bas. Si notre mémoire n’a pas souvenir en ce monde d’un tel arbre la tête en bas, il existe pourtant bel et bien, et on le trouvera près de l’onde miroitante. Tout arbre situé sur les berges d’un fleuve s’y reflète et son reflet a effectivement les racines vers le ciel et les branches en bas. En d’autres termes, ce banian de l’univers matériel n’est autre que le reflet de l’arbre originel, paravyoma, l’univers spirituel. Et, tout comme l’image de l’arbre sur l’eau n’est rien qu’un reflet, de même le monde matériel et les millions de désirs des êtres qui l’habitent ne sont qu’un pâle reflet du monde spirituel. Ce sont ces millions de désirs qui nous présentent les choses sous des angles différents, et nous incitent à prendre pour réels des objets qui ne sont que temporaires et périssables, tels notre corps et celui de tous ceux qui nous entourent ainsi que les milliers d’objets qui meublent notre quotidien. Krishna recommande à tous ceux qui veulent échapper à cette illusion, ou en d’autres termes à ce mirage de l’existence matérielle, de connaître cet arbre banian en profondeur, en l’étudiant de façon analytique et être ainsi capable de trancher les liens qui les attachent à ce monde.

L’ÊTRE VIVANT et L’ÉNERGIE SUPÉRIEURE

Les Védas décrivent l’être humain comme atma ou brahmasmi, fragment éternel du divin ou âme spirituelle de même nature divine que le Brahman Suprême, et le disent appartenir à l’énergie supérieure, para prakriti, ce qui lui confère un droit de contrôle sur les éléments inférieurs de l’énergie matérielle, apara prakriti. Dans le chapitre 7 de la Gita, « la connaissance de l’Absolu », Krishna énumère les divers éléments qui constituent l’énergie matérielle, les éléments de cet arbre-reflet : « Terre, eau, feu, air, éther, mental, intelligence et faux-ego, ces huit éléments, distincts de Moi-même, constituent Mon énergie inférieure ». Il y présente donc l’eau comme un des éléments de l’énergie matérielle inférieure et précise plus loin : « Outre cette énergie matérielle, une autre énergie est Mienne, une énergie supérieure, spirituelle, constituée par les êtres vivants, qui luttent avec acharnement au sein de cette nature matérielle et en exploitent les diverses ressources ». La conscience de l’être vivant est donc à l’origine entièrement pure, à l’image de l’eau. Mais dès que cette conscience se trouble, comme une eau modifiée par un colorant, sa pureté originelle s’efface. Cette transformation de la conscience s’opère au contact des diverses influences de l’énergie matérielle, passion, vertu et ignorance, qui poussent l’être vivant à revêtir toutes sortes de corps matériels et errer sans fin dans la roue du samsara, le cycle infernal des morts et naissances en ce monde de matière.

LA TENDANCE À VOULOIR MAÎTRISER L’ÉNERGIE MATÉRIELLE

Aussi longtemps que la conscience de l’être n’est pas claire, il reste conditionné par l’illusion, avec une conception erronée de son vrai moi. S’identifiant à son corps matériel, il développe une notion fausse de lui-même, ou faux-ego, et perd tout sens de sa nature réelle. Ignorant la voie libératrice, l’être à la conscience troublée s’identifie de plus en plus au reflet de l’arbre sur l’eau ce qui le condamne à se réincarner, à changer de corps comme on change de vêtements, pour subir les conséquences de ses actes, son karma, tantôt positif, tantôt négatif. La conscience ainsi voilée de l’être, au contact de ces influences matérielles que sont vertu, passion et ignorance, varie d’un individu à l’autre selon son degré de pureté. Sous l’influence de la matière, chacun croit être créateur et possesseur de tout ce qui l’entoure, ou bénéficiaire légitime de toutes sortes de plaisirs terrestres. Ainsi les êtres vivants dotés de corps humains croient tous individuellement et collectivement pouvoir maîtriser et contrôler l’énergie matérielle qui les entoure. Parmi ces éléments de la nature matérielle que les humains cherchent à maîtriser, l’eau est au premier plan.

LA MAÎTRISE DE L’EAU PAR L’HOMME

À travers le pouvoir hydraulique et l’édification de gigantesques barrages, le nucléaire et les bassins de refroidissement de ses énormes centrales, l’homme a l’impression de maîtriser l’eau et de l’asservir à ses besoins.

  • Chaque jour, il se construit dans le monde 2 nouveaux barrages de taille significative, et on est passé de 500 barrages importants en 1950 à plus de 45 000 aujourd’hui, ce qui correspond à un rythme de 2 nouveaux barrages mis en service par jour.

  • En 2012, 31 pays totalisaient 436 réacteurs nucléaires en activité, dont 58 en France, 104 aux États-Unis et 16 en Chine ; mais la Chine, à elle seule, a déjà entamé la construction de 29 nouveaux réacteurs et en prévoit 216 d’ici fin 2030. En 2010, il s’agissait de 7 545 GWh/ jour pour l’ensemble des réacteurs, soit 17 % de l’électricité mondiale.

Dans cette course effrénée au contrôle de l’énergie, qui nous apporte certes un confort très agréable avec l’eau courante, l’électricité ou le chauffage, beaucoup de chiffres font froid dans le dos, car ils montrent les conséquences catastrophiques d’une gestion des ressources loin d’être maîtrisés.

Dans le seul domaine de l’eau, et sans entrer dans tous les détails d’une étude approfondie sur son utilisation, par exemple dans l’industrie agro-alimentaire ou d’autres secteurs, une simple observation des données statistiques sur sa pollution par certaines industries, ainsi que la pollution des océans par les plastiques, hydrocarbures et déchets en tous genres, nous donne déjà une idée de l’étendue du désastre.

  • Une étude de 2008 de l’Electric Power Research Institute montre que les centrales nucléaires consomment davantage d’eau de refroidissement que tous les autres types de centrales thermiques, qu’elles soient au fioul, au gaz ou au charbon, à savoir de 133 000 à 190 000 litres d’eau par MWh pour les centrales à refroidissement en prise directe. En France, où les épisodes de températures extrêmes de plusieurs étés récents ont attiré l’attention sur le problème, les centrales nucléaires consomment chaque année environ 19 milliards de mètres cubes d’eau, ce qui en fait le secteur économique le plus gourmand en eau de tout le pays, loin devant l’agriculture.

  • Selon l’UNESCO, de 300 milliards à 500 milliards de kilos de métaux lourds, boues toxiques, solvants, et autres déchets dangereux sont déversés chaque année dans les mers par les industriels du monde entier. Cela représente en moyenne 12 700 kilos de polluants qui viennent infecter les eaux à chaque seconde.

  • 8 millions de détritus sont jetés dans les mers et les océans chaque jour. Environ 5 millions (63 %) de ces objets sont des déchets solides, tombés ou jetés depuis les bateaux.

  • Chaque année, de 6,5 à 8 millions de tonnes de déchets plastiques sont déversées dans les océans, soit 206 kilos de plastique par seconde, qui finissent en microparticules ingérées par la faune marine.

  • 50 millions de kilos d’hydrocarbures sont déversés chaque année dans les océans, ce qui ne représente « que » 2,5 % de la pollution marine !

  • 120 millions de sacs échouent sur nos côtes tous les ans, soit près de 4 sacs à chaque seconde. Ces sacs, la plupart non biodégradables, polluent nos plages en plus du danger qu’ils représentent pour les espèces animales qui les avalent régulièrement.

Gigantesque fiasco mondial dû à de cupides industries énergivores et à des comportements humains totalement irresponsables, cette situation alarmante ne donne nullement l’impression d’une gestion saine et responsable par ces fragiles humains qui, bien qu’originellement purs, infimes parcelles de divin, ont supplanté le Maître Absolu et s’approprient sans le moindre scrupule les ressources d’énergies qu’ils contrôlent sans se référer à la moindre connaissance spirituelle des lois de l’univers.

Il suffit d’ailleurs qu’un tsunami arrive, que de fortes pluies provoquent des inondations ravageuses, que des barrages cèdent ou que des avalanches recouvrent de neige ou de boue des vallées entières, et que toutes ces catastrophes emportent avec elles des milliers de vies, pour que l’homme perde le contrôle et réalise que dans sa lutte pour l’existence il est comparable à ce petit moustique qui finira très vite par être écrasé. L’eau, cette matière première que l’homme cherche à maîtriser, est largement utilisée par ce dernier pour évacuer toutes sortes de déchets et autres éléments indésirables. En quelques décennies de domination intensive, le résultat est sans appel :

  • des milliers de rivières polluées par l’utilisation excessive de produits chimiques

  • la plupart des fleuves des pays fortement industrialisés souillés par des hordes de déchets rejetées dans l’océan jusqu’à y former un véritable continent de plastiques et dérivés

  • l’extinction de plus en plus rapide de la faune aquatique, avec la pêche dans le monde qui représente 171 millions de tonnes de poissons et crustacés récoltés annuellement. Autrement dit, chaque seconde ce sont plus de 5 400 kg de poissons et produits de la mer qui sont extraits des océans, soit en pêche sauvage, soit en aquaculture. Il y a près de 4,6 millions de navires de pêche dans le monde et l’industrie de la pêche représente un chiffre d’affaires de 362 milliards d’euros, dont 232 milliards pour l’aquaculture.

  • le fameux vortex du Pacifique, immense continent de plastique où la faune avale du plastique à hauteur de 12 à 24 000 tonnes par an, soit près de 66 tonnes ingérées chaque jour.

Beaucoup de scientifiques contemporains explorent l’univers depuis leurs laboratoires, dans le but de permettre à l’homme de se rendre aisément sur d’autres planètes de notre univers pour s’en accaparer les ressources qui manquent ici. Mais ces plans à long terme cachent en fait la triste réalité dont ils n’ont pas vu venir la crise de l’énergie et les nombreuses conséquences catastrophiques de leurs diverses inventions. Comment oser conquérir l’espace quand on a créé dans son propre environnement une situation devenue ingérable. Jeter, enfouir, cacher des déchets sans en évaluer les conséquences est le propre d’enfants bien peu responsables.

MULTIPLES APPELS AU SECOURS

De nombreux savants, scientifiques, ou personnes célèbres lancent régulièrement des alertes face aux problèmes urgents auxquels fait face la Terre. Parmi eux Aurélien Barrau, professeur à l’université Grenoble-Alpes, spécialiste des trous noirs et des astroparticules, qui est chercheur au Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie du CNRS. Il n’a plus peur de parler de fin du monde et affirme très fort que nous sommes en train de mettre en place le crash du « système planète terre ». Écoutons-le quelques instants : « On ne peut pas continuer à faire comme si la pensée écologiste était l’apanage de doux dingues, et comme si le dogme d’une croissance immodérée était l’apanage des gens sérieux. C’est exactement l’inverse. Il faut que cette idée pénètre la société. Aujourd’hui, prôner une croissance continue revient exactement à dire : “On est face au gouffre, accélérons”. On ne peut pas continuer comme ça. Face à l’urgence, on n’a plus le choix. L’enjeu est d’inventer un avenir radicalement autre ». Pour Aurélien Barrau, si l’on veut limiter la casse, il n’existe plus guère qu’une seule solution : « que les gens au pouvoir prennent immédiatement des mesures radicales restreignant notre confort et notre liberté, comme il existe déjà des mesures restreignant, par exemple, notre liberté de conduire à n’importe quelle vitesse ». Bien sûr, devant ces craintes fondées qui gagnent de plus en plus les consciences, un peu partout sur la planète, l’homme cherche à éviter les pénuries qui s’annoncent, éviter les guerres et les flux massifs d’immigrants qui se profilent à l’horizon, ou tout simplement éviter la fin du monde. Mais est-ce vraiment possible et pourquoi en est-on arrivé là ?

Cet homme que la Bhagavad Gita nous décrit comme appartenant originellement à l’énergie divine aurait-il oublié si facilement ses origines ? Il semble bien que oui, hélas, et qu’il ne sait même plus comment se comporter dignement dans l’environnement qui est le sien. L’animal fait mieux, en de nombreuses circonstances ! Car, quoi qu’il en soit, l’animal reste toujours à sa place. Il sait apprendre et observer depuis la position humble que lui a réservée la nature. Quand l’homme, lui, ce grand conquérant des terres, des mers et de l’espace ne remet jamais en question sa position acquise de créateur et d’exterminateur de toute vie ! Nous sommes tous témoins de cette catastrophe. Cette ressource essentielle à la vie qu’est l’eau, qui coule à flots depuis l’aube de la création, commence à se raréfier, à disparaître de beaucoup d’endroits devenus de véritables déserts. Elle se liquéfie dans les pôles où elle était congelée jusqu’à présent, et menace de submerger tant de terres actuellement habitées. De nombreux sages et visionnaires ont prédit que la prochaine guerre mondiale porterait sur le contrôle de l’eau. Les mouvements de troupes autour des banquises et des glaciers de la planète sont-ils un funeste avertissement que ces prédictions sont sur le point de se réaliser ?

REPENSER NOTRE RAPPORT AVEC LES ÉLÉMENTS

Une nature malmenée aura toujours tendance à reprendre le dessus un jour. Il est impensable, inimaginable, de voir un enfant vouloir tuer la mère qui le nourrit. Et pourtant l’homme dans son inconscience en arrive désormais à empoisonner cette terre-mère et ces fleuves nourriciers qui le font vivre. Parmi les nombreuses tentatives contemporaines pour aider l’humain à repenser son rapport avec le monde qu’il habite, celle de James Lovelock, écologiste anglais, mérite qu’on s’y arrête. Dès 1970 il émet une théorie, appelée hypothèse Gaïa, empruntant le nom et l’image de la déesse-mère Gaïa, qui personnifie selon lui « la Terre comme un être vivant » (titre de son ouvrage fondateur). Selon lui, la Terre est un système intelligent qui s’autorégule et qui permet le développement de la Vie. À sa suite, divers courants New Age revendiquent la notion et développent des théories Gaïa. L’hypothèse Gaïa postule que l’atmosphère de la Terre est préservée et régulée de manière active par la vie évoluant à sa surface, c’est à dire par la biosphère. La biosphère fonctionne ainsi comme un organisme unique au sein duquel chaque interaction concourt au maintien de la vie.

« L’ensemble des êtres vivant sur Terre –des baleines aux virus, des chênes aux algues– peut être considéré comme formant une entité vivante unique, capable de manipuler l’atmosphère de la Terre de manière à satisfaire ses besoins généraux et dotée de facultés et de pouvoirs supérieurs à ceux de ses parties constituantes », écrit Lovelock. Un constat qui est cohérent avec l’origine de l’atmosphère et de toute vie sur Terre. Considérer ainsi Gaïa nous invite à repenser les fondements de notre rapport à la nature et l’écologie. « Il s’agit d’une alternative à cette vision destructrice qui voit dans la nature une force primitive à dominer et à conquérir »

L’hypothèse Gaïa concrétise l’idée que nous habitons une planète vivante, et devons ainsi modifier notre perception du monde. Nous vivons dans la planète et non plus sur la planète. Parallèlement à la reconnaissance et à la description analytique de Gaïa en termes biochimiques, géophysiques ou mathématiques nous attend sa découverte subjective et sensorielle.

Lovelock reste optimiste. Il écrit en 1984 dans sa contribution à l’ouvrage collectif Gaïa, pour une meilleure gestion de la planète : « J’espère et je crois que l’humanité parviendra à mettre au point une technologie plus en harmonie avec Gaïa. Les abondantes ressources renouvelables que procurent les éléments de Gaïa – l’énergie, l’eau, l’air et le climat font de nous des millionnaires en puissance. Au moins avons-nous potentiellement l’intelligence nécessaire pour coopérer avec Gaïa plutôt que de la détruire ».

LES CULTES AUX SOURCES, FLEUVES et RIVIÈRES

La vaste armée des conquérants de la planète que sont les industriels, les chercheurs et les dirigeants des cent dernières années ont distillé dans la population l’idée que les cultes anciens offerts aux fleuves comme le Nil, la Seine, le Danube ou le Gange pour assurer la prospérité des récoltes ne sont qu’un animisme simplet fort inutile face aux nouvelles technologies. On ne voit plus le fleuve comme un don divin, une figure nourricière qu’il est important de respecter, voire de vénérer, mais comme une puissance qu’il faut s’approprier et soumettre.

Ces cultes et adorations divers aux fleuves, aux sources et aux fontaines sacrées sont pourtant un phénomène global réprimé très durement à l’avènement de l’ère chrétienne en Occident.

Jules François Toutain archéologue français (1865-1961), professeur à l’École normale supérieure, s’est particulièrement intéressé à l’eau. Il écrit en 1926 : « Le culte des fleuves, des eaux courantes, a été général chez les Grecs et les Romains, comme chez la plupart des peuples de l’antiquité. Maxime de Tyr, qui vivait au deuxième siècle de l’ère chrétienne, en porte témoignage : “Les Égyptiens, dit-il, rendent un culte au Nil, en raison de ses bienfaits ; les Thessaliens au Pénée, en raison de sa beauté ; les Scythes au Danube, en raison du volume de ses eaux ; les Étoliens à l’Achéloüs, en raison des traditions qui le concernent ; les Spartiates à l’Eurotas, parce que c’est la loi ; les Athéniens à l’Ilissus, conformément à des rites mystérieux.” (Maxime de Tyr, VIII, 1) […]

Lorsque l’auteur de l’Iliade décrit le combat d’Achille contre le fleuve Scamandre, il nous montre le héros grec aux prises, non pas avec un être divin de forme humaine, mais avec des eaux furieuses et bouillonnantes, qui envahissent toute la plaine, et dont seul le feu, répandu par Phaïstos, peut avoir raison. Encore à l’époque historique, les vierges de la Troade, à la veille de se marier, allaient se baigner dans le Scamandre et chantaient, comme une litanie, comme un hymne sacré : “O Scamandre, prend ma virginité”. Strabon rapporte que, pour honorer l’Eurotas et l’Alphée, on jetait dans une source, que l’on considérait comme l’origine commune des deux fleuves, deux couronnes, et que l’on retrouvait ensuite l’une dans l’Eurotas, l’autre dans l’Alphée. C’était donc bien au fleuve lui-même, en tant que courant d’eau, que le caractère divin fut d’abord attribué et que le culte fut rendu. […]

Denys d’Halicarnasse nous donne sur le Tibre un renseignement analogue : le fleuve qui arrose Rome, et qui, primitivement, s’appelait l’Albula, dut son nom à un roi d’Albe, Tiberinus ou Teberinus, qui périt dans ses eaux au cours d’une bataille livrée sur ses bords.

L’interprétation que nous donnons de ces traditions se trouve, croyons-nous, justifiée par l’existence à Rome d’un rite curieux, celui des Argées, qui se célébrait tous les ans, le jour des Ides de mai. Ce jour-là, les Pontifes, les Vestales, et ceux des magistrats romains qui étaient tenus d’assister aux cérémonies religieuses, après avoir offert un sacrifice, se rendaient sur le vieux Pont de Bois, le Pons Sublicius ou pont sacré, et de là jetaient dans les eaux du Tibre trente mannequins, figurant des êtres humains pieds et poings liés, que l’on appelait les Argées. Denys d’Halicarnasse, à qui nous devons ces détails, affirme que ces mannequins avaient remplacé des victimes humaines. Sans doute, d’après lui, ces victimes étaient offertes au dieu Saturne ; mais pour lui, ce Saturne était une sorte de dieu suprême, embrassant toute la nature, et sous les ordres duquel, pourrait-on dire, chaque élément possédait sa divinité propre […] Le caractère divin d’un fleuve résidait dans les eaux mêmes qui le constituaient, dans la courante qu’elles formaient. Pénétrer dans ces eaux, traverser ce courant, c’était porter atteinte à ce caractère ; ou, dans un autre ordre d’idées, c’était entrer dans le domaine de la divinité, dans ce domaine interdit aux êtres humains, que les Romains désignaient par le mot sacer, sacrum. […]

II est probable que cette conception de la puissance attribuée aux divinités fluviales explique le sens religieux du mot pontifex. Sans aucun doute, pontifex signifiait tout d’abord bâtisseur, constructeur, faiseur de ponts. Si le terme a été employé pour désigner les prêtres les plus importants de l’État romain, il en résulte que la mission primitive des personnages ainsi désignés avait une valeur spécialement religieuse, le caractère et la portée d’un véritable rite. Quand il s’agissait de jeter un pont sur un fleuve, c’est-à-dire d’attenter à la puissance du courant, considéré comme un élément divin, les précautions religieuses n’étaient pas superflues, et d’autre part, que les prêtres, chargés de prendre ces précautions, aient formé le collège sacerdotal par excellence de Rome, c’est là un fait qui démontre quelle place tenait dans l’histoire de la cité, aux yeux des Romains eux-mêmes, la construction des ponts qui joignaient les deux rives du Tibre. »

Le culte offert à la Seine, lui aussi, ne fait plus désormais aucun doute. C’est cette fois en tant que Président de l’Association bourguignonne des Sociétés Savantes, que M. Toutain publie Le sanctuaire et le culte de la Dea Sequana, en relation avec les fouilles archéologiques menées dans le vallon où la Seine prend sa source, et où des inscriptions ont révélé que la déesse des sources portait exactement le même nom que le fleuve lui-même, Sequana. Ce nom est inscrit sur un autel de pierre, sur une plaque de marbre, sur le col d’un vase de terre cuite et sur plusieurs ex-voto.

M. Toutain mentionne divers objets en rapport avec le culte de la Seine :

« Les statues et figurines qui représentaient des divinités, parmi les­quelles on a cru reconnaître Sequana elle-même, Apollon, Hercule, peut-être Saturne, Junon diadèmée, et surtout deux images de bronze découvertes par Henry Corot, l’une considérée soit comme la déesse des sources, soit comme une Fortune ou une Abondance, debout sur une barque effilée qui simule le corps d’un canard, l’autre figurant un jeune satyre debout, qui fait peut-être allusion au caractère sylvestre du vallon ;

Les statues et reliefs qui représentent des personnages apportant une offrande à la divinité, tantôt un petit animal, quadrupède ou oiseau, tantôt un fruit, un vase, une bourse, ou encore une flûte de Pan ;

Des ex-voto de pierre ou de métal, qui figurent d’une façon plus ou moins grossière des parties et des membres du corps humain : torses masculins et torses féminins, nettement délimités, complets par eux-mêmes ; jambes, pieds, mains, etc. » […]

Il précise les conclusions apportées par ces fouilles quant au culte de la Seine : « Il n’est pas douteux qu’on venait demander à la Dea Sequana la guérison des maladies les plus diverses. […] Outre ces ex-voto d’un caractère si original, les fidèles de la Dea Sequana apportaient dans son sanctuaire et lui dédiaient, pour exprimer leur vénération et leur gratitude, pour s’assurer sa protection, une foule d’objets qui ont été retrouvés plus ou moins intacts au cours des fouilles : vases de verre, de terre cuite ou de bronze, clochettes ou sonnailles, bagues, beaucoup de fibules de toutes formes et d’époques diverses, des perles en ambre rouge en forme de haches minuscules, etc.

Quoi qu’il en soit des divergences d’interprétation qui peuvent surgir à propos de telle ou telle trouvaille, les résultats acquis attestent, sans aucun doute possible, l’importance du sanctuaire, la popularité de la déesse, l’affluence des fidèles qui venaient implorer sa protection, user de ses eaux tenues pour salutaires, et lui rendre grâces. Les nombreuses monnaies découvertes dans le sanctuaire nous apprennent que le culte a été célébré au moins pendant quatre cents ans, depuis l’époque d’Auguste jusqu’à la fin du IVsiècle de l’ère chrétienne. La monnaie d’attribution certaine la plus récente porte le nom et l’effigie de l’empereur Magnus Maximus, qui régna de 383 à 388 après J.-C.

L’époque d’Auguste, la fin du IVsiècle de l’ère chrétienne : telles sont les deux dates, démontrées avec certitude, entre lesquelles se place l’histoire du culte de la Dea Sequana.

Mais d’une part il est légitime de supposer que la dévotion à la déesse existait parmi les populations gauloises au temps de leur indépendance ; d’autre part, la fréquence, la répétition des interdictions, des anathèmes prononcés contre le culte des fontaines, comme contre celui des arbres et des rochers, pendant la période mérovingienne et jusque sous Charlemagne, nous autorise à penser que ladite dévotion ne s’évanouit pas d’un seul coup, même après l’apostolat de saint Martin. […]

Mais ici, comme en beaucoup d’autres points du monde antique, au culte païen de Séquana succéda la tradition chrétienne de Sequanus, saint Seine, fondateur de l’abbaye qui subsista pendant de longs siècles là où se trouve actuellement le bourg de Saint-Seine l’Abbaye, et dont le domaine s’étendait précisément jusqu’au vallon des sources de la Seine. D’après Courtépée, les habitants de ce domaine se rendaient encore pendant le XVIIsiècle aux sources de la Seine. Leur procession avait surtout pour objet d’obtenir de la pluie en temps de sécheresse. Elle se dirigeait vers la source, la Douix, suivant l’expression locale ; les assistants y puisaient de l’eau à l’aide de petits vases qu’ils avaient apportés et de cette eau ils aspergeaient le prêtre officiant, convaincus que, plus leur aspersion était abondante, plus tôt leurs voeux devaient être exaucés. »

Beaucoup d’autres chercheurs et écrivains ont consacré des livres à cette adoration de l’eau, sans, forcément, remonter à l’Antiquité classique et l’époque romaine d’il y a 2000 ans, étant donné que des cultes de l’eau ont perduré à l’ère moderne, jusqu’au début du XXsiècle. Comme en témoigne par exemple le peintre et grand voyageur Gaston Vuillier qui, dès son arrivée à Gimel en 1892, est fasciné par la Corrèze où il découvre les pratiques magiques de ses forgerons-guérisseurs, les rituels secrets des « recommandeuses » qui savent « tirer les saints » et guider les malades auprès des fontaines sacrées, et bien d’autres « sorcelleries ». Il publie sous forme de reportages pour la revue Le Tour du Monde, respectivement en 1899 et 1901, « Chez les magiciens et sorciers de la Corrèze » et « Le culte des fontaines en Limousin », résultats de la véritable enquête qu’il a consacrée au monde des cures, de la dévotion aux fontaines et aux saints protecteurs. Ses dessins et aquarelles y sont en plus d’une grande intensité et puissance compréhensive, bien au-delà d’une simple enquête documentaire.

L’INDE ET SON RAPPORT À L’EAU

S’il est un endroit sur terre où ses habitants ont gardé une relation très particulière avec l’eau, c’est bien l’Inde. La particularité de ce pays est qu’il a survécu aux diverses vagues oppressives qu’a connues l’Occident. Avec le début de l’ère chrétienne, il y a 2 000 ans, et, ses puissants prédicateurs enracinant son hégémonie partout en Occident, on a vu peu à peu disparaître les cultes et adorations de l’eau. Qualifiés de païens, ils sont remplacés par des cultes voués à des saints chrétiens liés à des miracles et guérisons dans ces mêmes sources et rivières emblématiques. En deux millénaires ces cultes à des saints chrétiens se sont essoufflés à leur tour, et ont pratiquement disparu face à l’offensive scientifique et industrielle de nos contemporains.

Les habitants de l’Inde ont, quant à eux, gardé leurs cultes très vivants au fil de nombreux millénaires, même s’ils n’ont pas su hélas faire front devant l’offensive de pollution généralisée engendrée par l’industrie et les modes de vie contemporains.

L’eau source de vie, l’eau qui nourrit la terre, l’eau qui guérit les maladies, oui bien évidemment, mais aussi, en Inde, l’eau purificatrice et salvatrice. Bien au-delà du rite chrétien qui consiste à immerger les corps pour le baptême, symbole d’une nouvelle vie, les hindous ont un rapport avec l’eau qui dépasse largement ce seul rite de passage. Le brahmana par exemple vit constamment avec l’eau, étant dans l’obligation de prendre une douche avant de cuisiner ou de faire un puja rituel, lavant à grande eau sa cuisine avant et après utilisation, prononçant simultanément des mantras pour bien imprégner en son esprit la purification nécessaire devant précéder toute activité sacrée. Que dire des bains rituels, en des endroits déterminés (confluents, lacs, étangs…) et à des moments précis, soumis à des calculs astrologiques très pointus ! Lors du dernier rite de passage, la mort, le corps d’un hindou est placé sur un bûcher funéraire, très souvent sur les rives du Gange et après en avoir fait la crémation, les membres de la famille du défunt dispersent ses cendres dans le fleuve sacré. L’eau est ainsi la grande purificatrice, mais pas seulement ! On va même jusqu’à la vénérer dans ces gigantesques Pujas au Gange faits par des brahmanas offrant à ses eaux des centaines de lampes allumées et de magnifiques chants d’hymnes sacrés. Ou encore plus insolite, chaque cours d’eau sacré a sa déesse particulière, dont la statue qui la représente est vénérée personnellement à des moments précis, vêtue et nourrie somptueusement.

L’ORIGINE CÉLESTE DU GANGE

L’arrivée du Gange dans les vastes plaines du continent indien n’est pas seulement attribuée aux glaciers des Himalayas, Gomukh, d’où il tire sa source terrestre, mais a la particularité d’avoir une source céleste expliquée comme suit dans les Védas :

« Sri Vishnou, le bénéficiaire de tous les sacrifices, apparut en tant que Vamanadeva dans l’arène sacrificielle de Bali Maharaja. Il étendit alors sa jambe gauche jusqu’aux limites de l’univers dont Il perça l’écorce avec l’ongle de Son gros orteil. À travers le trou ainsi formé, l’eau pure de l’océan causal pénétra dans cet univers sous la forme du Gange. Ayant lavé les pieds pareils au lotus du Seigneur, que recouvre une poudre rouge, les eaux du Gange prirent une magnifique teinte rosée. Tous les êtres peuvent instantanément débarrasser leur mental de toute impureté matérielle en entrant au contact des eaux sanctifiées du Gange, qui demeurent toujours pures. Après que se soient écoulés mille millénaires, le Gange descendit sur Dhruvaloka, la plus haute planète de l’univers. Pour cette raison tous les sages et érudits disent que Dhruvaloka est Vishnoupada, située aux pieds pareils au lotus de Vishnou ». [SB 5,17,1]

« Après avoir purifié les sept planètes se trouvant à proximité de Dhruvaloka, l’étoile Polaire, les eaux du Gange sont transportées à travers les routes célestes des dévas grâce à des milliers de vimanas (aéronefs célestes) et arrosent ensuite la lune pour finalement atteindre la demeure de Brahma au sommet du mont Méru ». [SB 5,17,4]

Des millions de personnes vivent sur les berges du Gange tout au long de son cours et se baignent régulièrement dans ses eaux, se purifiant ainsi aussi bien matériellement que spirituellement. Depuis des milliers d’années, de nombreux sages, y compris Vyasadeva ou Sankaracharya, ont composé des prières à la gloire du Gange. Parmi les nombreux mantras récités dans l’adoration de la déesse Om namo ganga devya signifie « j’offre mon hommage empreint de respect à notre déesse-mère Ganga ».

« Sri Ganga Devi a le teint blanc de la fleur champaka. Elle est ornée de superbes parures et joyaux. Des millions de lunes la baignent de leurs rayons. Son apparence juvénile prodigue à jamais les plus beaux sourires. Bien-aimée du Seigneur Vishnou, la bonne fortune l’accompagne. Elle soulage quiconque de ses plus grands péchés et octroie à ceux qui la méritent la libération de ce monde en leur permettant d’accéder aux pieds pareils à des lotus du Seigneur Suprême Shri Vishnou. Voilà pourquoi elle porte aussi le nom de Vishnoupadi » [Shri Brahma Vaivarta Purana].

« Les rives du Gange sont en tous points imprégnées de Dieu et d’heureux augures » [Padma Purana Srsti khanda 2,56].

« Des tonnes d’actes vicieux et pécheurs aussi volumineux que les hauteurs des Himalayas sont réduits à néant par la dévotion offerte au Gange et au Seigneur Vishnou » [Narada Purana, Uttara Bhaga 38,34].

ADORATION, RESPECT et GRATITUDE

Que l’on soit admiratif ou circonspect devant tant de vénération offerte au fleuve Gange, il est urgent de changer nos attitudes d’Occidentaux vis-à-vis de l’eau. L’eau ne se réduit pas au contenu de ces petites bouteilles en plastique que nous emportons avec nous lors de nos séances quotidiennes de jogging, fitness ou yoga pour être sûrs de nous hydrater régulièrement et rester en bonne santé. Comment se fait-il que ce liquide si précieux à la vie soit devenu un des éléments les plus pollués au monde ? Comment expliquer que toutes ces petites bouteilles indispensables à notre bien-être colonisent une fois vidées de leur contenu mers, rivières et océans et menacent la santé de millions d’êtres vivants ?

Dans leur échange sacré de la Bhagavad Gita, à la question d’Arjuna : « Qu’est-ce qui, même contre son gré, pousse l’homme au péché, comme s’il y était contraint ? » Krishna répond : « C’est la concupiscence seule, ô Arjuna. Née au contact de la passion, puis changée en colère, elle constitue l’ennemi dévastateur du monde et source de péché ». [BG 3, 35, 36]

C’est pourquoi, comme l’indique l’Astrophysicien À Barrault cité plus haut, il est temps de changer de paradigme. L’expression « aller à vau-l’eau » signifie dans le dictionnaire : aller à sa perte, péricliter. Ressaisissons-nous avant qu’il ne soit trop tard et à défaut d’adoration, imprégnons notre quotidien de respect et de gratitude envers ce bien du ciel qu’est l’eau.

Laissez-moi vous offrir une méditation en guise de conclusion, une citation de la Bhagavad Gita qui nous vient directement de Krishna, aussi nommé Vishnou ou Bhagavan (l’Être Suprême doué de toutes les excellences) :

« De l’eau, Je suis la saveur, du soleil et de la lune la lumière. Je suis le son dans l’éther, et dans l’homme l’aptitude. De la terre, Je suis le parfum originel, et du feu la chaleur. Je suis la vie dans tout ce qui vit. De tous les êtres, Je suis la semence première. De l’intelligent Je suis l’intelligence, et du puissant la prouesse. Je suis la force du fort, exempt du désir et de la passion ». 

Sources

Bhaktivedanta Swami, Bhagavad Gita telle, qu’elle est (BG), ed. BBT

Bhaktivedanta Swami, Srimad Bhagavatam (SB), ed BBT

Vijaya dasa Jaya, Our Merciful Mother Ganga, ed. Padayatra Press 2000

Padma Purana

Narada Purana

Shri Brahma Vaivarta Purana

https://www.planetoscope.com

https://www.ritimo.org

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